74e (Dec 2001) – Langue commune ou Tour de Babel ?

74ème Conférence/déjeuner-débat

Langue commune ou Tour de Babel ?

Conférencier : Roger Vancampenhout,
ancien Prés.Dél .des Traducteurs, ancien Prés. du Comité du Personnel de la Commission Européenne

Vendredi 7 décembre 2001


74ème conférence/déjeuner-débat sur les langues, suivi à lire

COMMENT L’EUROPE « PARLE » AUX CITOYENS : UN DÉFI LINGUISTIQUE

DLF Bruxelles-Europe synthèse de la table ronde qui a eu lieu à l’ISTI à Bruxelles le 28 septembre 2010

Intervenants
Compte rendu (David Le Roux)
Du traité de Rome au traité de Lisbonne (Catherine Vieilledent-Monfort)
la Direction générale de la Traduction en 2010 (Ludovic Laporte)

Lien : http://www.langue-francaise.org/Bruxelles/Bruxelles_entree.php onglet multilinguisme


L’anglais n’est pas la langue de l’Union Européenne !

Roger Vancampenhout

Dans les milieux proches des institutions de l’Union européenne, et même au sein de celles-ci, à Bruxelles et ailleurs, il n’est pas rare d’entendre des plaidoyers en faveur d’une langue de communication unique, un anglais simplifié, qui deviendrait une sorte de lingua franca de l’Union.

Selon ses partisans, un espace linguistique unifié faciliterait la compréhension mutuelle des peuples européens et le débat public au niveau européen.
Elle favoriserait la mobilité des personnes, en particulier des travailleurs, dans l’Union. Enfin, elle réduirait considérablement les coûts de la traduction écrite et de l’interprétation orale.

De tels arguments sont tantôt spécieux, tantôt incorrects.
Le rapprochement des peuples européens ne sera pas servi par l’instauration d’une langue unique, mais par des politiques vigoureuses de convergence et de solidarité, en lieu et place de la concurrence et du « chacun pour soi » actuels.
Croire qu’une homogénéisation linguistique minimale par l’anglais permettrait de remédier à la fragmentation actuelle de l’espace public européen est un non-sens.
L’émergence d’une citoyenneté européenne sera, en revanche, encouragée par des politiques communes et par la volonté des partis politiques de se fédérer au niveau européen.

Lors des élections européennes, les partis doivent présenter les mêmes candidats sur plusieurs listes nationales et les faire participer à des débats publics (télévisés, par exemple) dans plusieurs pays membres : ce faisant, ces candidats parleront leur propre langue ou les langues qu’ils maîtrisent ou, le cas échéant, se feront assister par des interprètes.

Quant à la mobilité des personnes, en particulier des travailleurs, elle n’a rien à voir avec une langue unique. C’est, au contraire, une politique active de formation et d’apprentissage des langues étrangères qui facilitera l’adaptation des person-nes, et donc des travailleurs, à un environnement linguistique différent des leurs.

Enfin, s’il est vrai que la traduction écrite et l’interprétation orale, assurées par les services de traduction et d’interprétation les meilleurs du monde, ont un coût, ce « prix à payer pour l’Europe » (Jacques DELORS) est, somme toute, modique, lorsqu’on le rapporte au nombre de citoyens de l’Union (moins de trois euros par personne et par an).

Le multilinguisme des institutions de l’Union, illustré par la devise de celle-ci « Unie dans la diversité », est une obligation qui découle des traités, établis dans toutes les langues officielles des Etats membres (actuellement au nombre de 23).
Les citoyens ont le droit de s’adresser aux institutions et organes de l’Union dans leur langue et doivent recevoir une réponse dans cette langue.

Les débats du Parlement européen, gage de démocratie et de respect des citoyens, doivent se tenir dans les langues des élus. L’information des citoyens, écrite, orale ou relayée par les grands sites Internet des institutions, doit couvrir toutes les langues de l’Union. La Commission européenne compte un commissaire en charge du multilinguisme, Leonard ORBAN, censé veiller au grain !

Pour autant, en dehors de ces obligations juridiques, politiques ou citoyennes, tout ne doit ni ne peut être traduit dans toutes les langues de l’Union!
Des choix s’imposent, dictés par les contraintes de coût et d’organisation, par le type de communication requis ou par le lieu géographique : on communique autrement à Bruxelles, Luxembourg ou Strasbourg qu’à Rome, à Madrid, à Varsovie, à Lisbonne ou à Bucarest. Si l’anglais est très souvent présent dans ces éventails de combinaisons linguistiques « à géométrie variable », il ne doit pas pour autant s’imposer comme langue unique.

Plutôt qu’à communiquer entre eux dans un « anglais global » simplifié, voire incorrect (que les anglophones eux-mêmes ont de plus en plus de mal à identifier à leur propre langue !), les citoyens de l’Union doivent être encouragés à acquérir la maîtrise d’autres langues : tel est le sens des politiques d’apprentissage des langues dans les Etats membres, prônées par la Commission européenne selon la formule : « langue maternelle plus deux ».

Mais il faut que les institutions et organes de l’Union donnent l’exemple !
Il ne suffit pas de se conformer aux obligations juridiques en matière de multilinguisme. Il ne suffit pas de prôner l’apprentissage des langues dans les systèmes éducatifs des Etats membres.
Les institutions et organes de l’Union doivent pratiquer une certaine diversité linguistique dans leur propre communication interne.
Cette diversité sera forcément « à géométrie variable » et, dans certains cas, limitée à deux ou trois langues de travail, mais il faut résister à la tendance à lui substituer la langue unique ou à succomber à l’anglomanie ambiante.

Je citerai deux exemples à ne pas suivre, l’un dans la sphère des institutions, l’autre dans celle de la « société civile ». Dans les institutions de l’Union, certains responsables hiérarchiques « imposent » l’usage de l’anglais à leurs collaborateurs, alors que le recours simultané, par exemple, au français et à l’anglais, n’exclurait personne de la discussion (l’« intercompréhension » consistant, dans le cas des locuteurs de ces deux langues, à utiliser la sienne, tout en comprenant celle de l’autre). Il n’est dès lors pas étonnant que, dans la « société civile », notamment à Bruxelles, l’anglomanie prenne le dessus par contagion. Nous avons récemment entendu une conférencière de l’Hexagone, s’exprimant devant l’auditoire d’une association française, préférer exhiber sa connaissance imparfaite de l’anglais, au risque de ne pas se faire comprendre, plutôt qu’utiliser sa propre langue !

L’anglais ne doit pas devenir la langue de l’Union européenne.
En cédant à cette dérive, les institutions de l’Union se discréditeraient et discréditeraient leurs politiques en matière de diversité culturelle et linguistique.

Umberto ECO a dit un jour : « La langue de l’Europe, c’est la traduction ».
L’Union européenne sera « unie dans la diversité » ou elle ne le sera pas !

Roger VANCAMPENHOUT (Juin 2008)