89e (Avr 2004) – Musulmans et européens, espèce en voie d’apparition

89ème Conférence/déjeuner-débat

Musulmans et européens, espèce en voie d’apparition

Conférencier : Chemsi Cheref Khan,
Humaniste de culture musulmane

Vendredi 2 avril 2004


89ème conférence/déjeuner-débat sur les musulmans et les européens, suivi à lire

De l’urgence d’un enseignement humaniste sur l’islam

Reflets magazine a tenu à rencontrer Chemsi Chéref-Khan, initiateur du projet de création de L’ Institut européen d’Humanisme musulman.
(Réseau européen d’étude, de formation et d’information sur la pensée libre et la culture humaniste en islam).

R.M. Avec un certain nombre de musulmans humanistes et d’humanistes de culture musulmane, avec la participation de plusieurs citoyens démocrates et humanistes, pratiquement tous de niveau universitaire, sensibles à la problématique de l’islam dans les pays européens, vous venez d’achever les statuts de l’asbl « Institut européen d’Humanisme musulman ». Comment est né ce projet auquel vous travaillez déjà depuis quelques temps ?

CCK Deux constats inquiétants m’ont amené à me pencher sur ce sujet qui paraît chaque jour plus important et plus urgent. Le premier est d’observer qu’au cours des deux dernières décennies, la parole des musulmans d’Europe a été confisquée et monopolisée par une minorité de fondamentalistes, organisée et agissante, qui donne l’impression de parler au nom d’un islam monolithique. A travers les discours et les agissements de ces fondamentalistes, on a l’impression de se trouver en présence d’un islam qui serait devenu irrémédiablement inconciliable avec les valeurs humanistes de l’Europe.
Le deuxième constat est tout aussi affligeant. Il concerne le piètre niveau de connaissance de nombre de musulmans comme de non musulmans, y compris de la classe dirigeante, relativement à la richesse de la culture humaniste musulmane. Force est de remarquer que la plupart des médias dominants ne s’intéressent qu’aux aspects scandaleux (comme la « lapidation ») ou angoissants (comme la violence aveugle des « fous de Dieu ») d’un islam tout à fait minoritaire, amplifiant par là, sans doute involontairement, l’importance réelle de sa capacité de nuisance, alors que le danger véritable réside, selon nous, dans le travail d’endoctrinement de cette minorité auprès des jeunes musulmans.
Le manque de connaissance des diverses traditions musulmanes de la part des dirigeants européens est certainement, en grande partie, responsable de l’échec d’intégration du culte musulman dans le paysage institutionnel de l’ensemble des cultes et des convictions philosophiques non confessionnelles en Europe. D’où la nécessité d’organiser un enseignement humaniste sur l’islam des Lumières et les diverses expressions de la pensée libre et de la liberté de conscience dans la tradition musulmane.

R.M. Ce qui expliquerait le sous-titre de l’institut : « étude, formation et information sur la pensée libre et la culture humaniste en islam » ?

CCK Il faut savoir, en effet, que les expressions de la pensée libre non dogmatique dans le monde musulman ont, dès les origines, été d’une extrême richesse. Cependant, de nos jours, seule une poignée d’intellectuels connaît l’ampleur atteinte par l’effervescence de la pensée arabo-musulmane dès les premiers siècles qui ont suivi le message du prophète de l’islam.
Pour être juste, il faut ajouter qu’il ne s’agit pas seulement de la pensée arabo-musulmane mais aussi grecque, juive, chrétienne… On se désolera de constater que cet âge d’or de la pensée libre et de l’humanisme en islam a petit à petit cédé le pas pour disparaître complètement de l’enseignement des prestigieuses universités islamiques. Les penseurs philosophes ont été délaissés au profit des clercs exégètes au service du bon vouloir des princes et des despotes. Le « juridique » a supplanté le « philosophique » et le « spirituel ». L’ « ésotérisme initiatique » a été persécuté au nom de l’exotérisme formaliste. De la «quête spirituelle » qu’il était dans sa pureté originelle, l’islam est devenu une espèce de catalogue de « licites » et d’ « illicites », de permis et d’ « interdits », une sorte de caricature de religion.

R.M. A lire l’objet social de votre association, il ne s’agirait donc pas d’enseigner des dogmes religieux ?

CCK A propos de « dogmes », dans nos recherches, comme dans nos cours et formations, nous sommes résolus à respecter sans réserve le principe de la méthode du libre examen. Ce qui signifie clairement que la question de la « foi », dans le sens d’« adhésion à une vérité-croyance » demeure totalement hors de notre champs d’intérêt, car relevant entièrement du domaine privé, intime.
Nous sommes aux antipodes de la tradition « récitante », de l’apprentissage par cœur et sans discussion de dogmes, comme si tout était déjà « lu » et « dit » une fois pour toutes, par les détenteurs « officiels » du pouvoir et du savoir.

R.M. On vous a reproché de parler d’un « islam des Lumières », qui laisserait supposer de votre part que l « autre islam » serait l’islam de l’obscurité ! Qu’est-ce donc au juste l’islam des Lumières ? Une religion, quelle qu’elle soit, peut-elle se revendiquer de la philosophie des Lumières ?

CCK Une religion n’est jamais que ce que les fidèles en font. Je ne dirais donc pas qu’il y a un islam de l’obscurité mais bien qu’il y a une conception « obscurantiste » de l’islam. On connaît les « inquisitions » des uns, les « ultra-religieux » des autres, les créationnistes » des troisièmes …, la bêtise a malheureusement contaminé tous les monothéismes, aucun n’y échappe. L’islam des Lumières n’est pas seulement un islam rendu compatible avec les valeurs des humanismes européens, il est avant tout l’islam de la pensée libre des origines. Dans le mythe de la création de l’homme, selon la tradition musulmane, l’homme est crée être pensant avant d’être croyant. L’homme pensant est libre de croire ou non. C’est cette liberté qui le distinguerait des « anges », créés avant les humains, et qui le rend responsable devant Dieu, s’il est croyant.

R.M. Vos statuts ne parlent pas du tout du « droit musulman », parmi vos objets d’études. N’est-ce pas un oubli grave quand on connaît l’importance des matières juridiques dans l’évolution des sociétés musulmanes ?

CCK Il ne s’agit pas d’un oubli mais d’une omission volontaire. Comment peut-on parler d’« un » droit musulman sachant la diversité des systèmes juridiques de pays tels que la Turquie, la Tunisie, le Maroc, l’Iran, l’Arabie Saoudite…, ou l’Afghanistan des Talibans. Ensuite, ne perdons pas de vue que neuf pays de tradition musulmane sur dix ont un système juridique basé sur une législation votée par des parlements et pas par des « oulémas ». S’agissant des musulmans d’Europe, parler d’un droit musulman à leur appliquer relève d’une tromperie, d’une escroquerie intellectuelle. L’Europe ne connaît que des droits positifs qui s’appliquent à l’ensemble des citoyens et qui doivent prévaloir sur les droits d’inspiration religieuse.

R.M. Que pensez-vous de l’ «Appel à un moratoire sur l’application de la charia », appel lancé par Tariq Ramadan, à propos notamment de la peine de lapidation à l’égard de la femme coupable d’adultère ?

CCK Cet appel est une mystification, une supercherie. Que des médias occidentaux sérieux acceptent de publier de telles énormités, cela me rend perplexe et me met en colère !
Comment peut-on accepter de parler de moratoire à propos d’un archaïsme déjà complètement abandonné par l’écrasante majorité des pays musulmans, depuis des siècles ?
De nos jours, alors que seuls quelques obscurs tribunaux islamiques d’Afrique parlent de lapidation, croyant plaire à leurs bailleurs de fonds de l’Arabie wahhabite, Ramadan s’imagine séduire les humanistes que nous sommes en lançant son appel au moratoire. Cela ne nous étonne pas de sa part. Ce qui nous irrite, c’est la perméabilité de médias au demeurant parfaitement respectables à des thèses qui ne le sont pas. Cela nous irrite et nous inquiète.

R.M. D’où l’« urgence » de mettre sur pied un réseau européen d’étude, de formation et d’information sur la pensée libre et la culture humaniste en islam ?

CCK Il me paraît en effet qu’il devient urgent d’organiser un enseignement humaniste sur l’islam. Prenons l’exemple de la décision prise par le gouvernement fédéral de nommer un certain nombre d’imams en tant que « ministres du culte musulman ». Si on savait qu’il n’existe dans aucun pays musulman ni ministre du culte, ni magistère, ni sacrements, ni l’équivalent du « pape infaillible » des catholiques, que les imams ne sont pas des prêtres, que créer un « clergé islamique », sans avoir préalablement pris soin de former ce clergé, ce serait rendre un mauvais service aux musulmans dans ce pays, si l’on savait tout cela, on se serait sans doute abstenu d’organiser des élections dites « islamiques », et encore plus certainement abstenu d’en organiser de nouvelles, pires que les premières. Sachant que sur un milliard deux cents millions de musulmans sur la planète, seuls ceux de Belgique sont invités à désigner par suffrage universel ce qui n’est jamais qu’un « service administratif chargé de la gestion du temporel du culte musulman », il y a de quoi se poser des questions.

R.M. Quels sont les publics auxquels vous vous adressez en priorité ? Votre objectif n’est tout de même pas de former des imams ?

CCK L’Institut d’Humanisme musulman s’adresse à tous les publics, en particulier aux jeunes, pour enseigner les fondements et l’étendue de la culture humaniste musulmane, la compatibilité des valeurs universelles de l’islam humaniste avec les valeurs fondatrices des démocraties européennes.
S’agissant plus particulièrement des jeunes de culture musulmane, l’association entend œuvrer pour faire d’eux des citoyens à part entière, en combattant le communautarisme identitaire qui cherche au contraire à les reléguer au rang de citoyens à part.
Renforcer la cohésion sociale et citoyenne, par l’étude et la formation sur l’islam des Lumières et sur la culture humaniste musulmane, dans le respect des convictions et des cultures compatibles avec l’Etat de droit, la liberté de conscience, de pensée et de religion, de l’égalité entre les hommes et les femmes, combattre toutes les formes de racisme, de rejets et de discriminations fondées sur l’âge et le sexe, l’origine ethnique, culturelle, économique et philosophique, sont les objectifs que nous nous sommes fixés en créant cet institut.
C’est dire que si on nous demande de former des imams, des professeurs de religion, des aumôniers, nous pouvons certainement oeuvrer dans le sens de la « mise à niveau » de ceux qui sont formés à l’étranger. Cette mise à niveau, dont le contenu reste à préciser est bien le minimum qu’il faudrait exiger de candidats avant leur nomination.

R.M. Dans quelle aire géographique comptez-vous développer vos activités ?

CCK Notre ambition est de travailler à l’échelle européenne, voire avec des pays de tradition musulmane du bassin méditerranéen. Notre terrain de prédilection demeure, bien entendu, la Belgique et plus particulièrement la Communauté française de Wallonie-Bruxelles.
Nous attachons beaucoup d’importance à développer des partenariats et des synergies, notamment avec d’autres instituts et établissements de haut niveau, principalement mais pas exclusivement de niveau universitaire. D’ores et déjà, nous avons des contacts suivis avec l’ULB, et nous venons d’entamer des discussions avec l’Université de Galatasaray, à Istanbul. Nous sommes en relation suivies avec un certain nombre de professeurs d’université et de penseurs musulmans en France (Malek Chebel, Rachid Benzine, Hakim el-Ghissassi, …), au Maroc (Fatima Sadiqi, Abdesalam Bou-imajdil, Moha Ennaji,…), en Tunisie (Mohamed Charfi, Abdelaziz Kacem, Kalthoum Méziou,…), en Turquie (Ali Riza Okur, Köksal Bayraktar, Emre Oktem, Halûk Koç,…), avec lesquels nous avons déjà eu l’occasion de collaborer, dans le cadre notamment de colloques que nous avions organisés à Bruxelles, au Parlement européen.

R.M. Sur quel moyens comptez-vous pour réaliser vos objectifs ?

CCK Notre souci d’indépendance nous pousse à nous tourner vers les pouvoirs publics. L’exemple de l’Institut Martin Buber (d’études du judaïsme) et celui de la Faculté de Théologie protestante de Bruxelles, tous deux bénéficiant d’un soutien financier de la Communauté française nous inspirent. Avec nos travaux dans le domaine de la « cohésion sociale » et dans « l’émergence d’un islam européen libéral et humaniste », nous espérons attirer l’attention d’autres sources de financement, fédérales et européennes.